Casadesus l’humaniste


A la tête de l’orchestre national de Lille depuis vingt-six ans, Jean-Claude Casadesus mène un projet musical exemplaire. Deux concerts sont proposés au Havre et à Rouen dans le cadre du festival Octobre en Normandie.


«Il n’y a pas de délinquance dans les écoles de musique»


Il est né en 1935 mais il garde un enthousiasme d’enfant quand il parle de musique et surtout raconte la formidable aventure de l’orchestre national de Lille. A la tête de cet ensemble depuis sa création en 1976, Jean-Claude Casadesus a trouvé dans le Nord la terre promise où développer un projet musical exemplaire basé sur le partage d’une même passion, la musique.
Né dans une famille d’artistes, de parents comédiens, et petit-fils de musicien, Jean-Claude Casadesus est ainsi devenu l’acteur militant d’une culture populaire, soutenu par une région qui croit aux effets bénéfiques de la musique.

Paris-Normandie: Pouvez-vous commenter le programme des deux concerts proposés dans le cadre d’octobre en Normandie, couvrant un siècle de musique française, de Berlioz à Dutilleux avec Debussy et le compositeur norvégien Arne Nordheim?
Jean-Claude Casadesus:
C’est Philippe Danel, le directeur du festival, qui m’a demandé de diriger ce concerto de Nordheim pour orchestre et accordéon. Spur a été écrit en 1975, mais il est d’une facture très moderne. Cette partition s’intéresse au rapport entre l’individu et la collectivité; ici, le soliste et l’orchestre. C’est un dialogue extrêmement fécond entre les mélodies et les timbres (vents et percussions) soutenu par un tissu de cordes. Cela donne une mobilité permanente, comme si nous avions un kaléidoscope de rythmes.

P.N.: Quel est alors le lien entre Arne Nordheim et les compositeurs que sont Berlioz, Debussy et Dutilleux?
J.C.C. :
Ce concert est basé sur les synergies, les connivences, la mobilité sonore. Nous avons l’impressionnisme de Debussy qui existe, même s’il est plus abstrait chez Nordheim. Avec Dutilleux et Métaboles, ont se trouve à la croisée des chemins. En fait, chacune de ces pièces exprime une transformation. La base de tout restant la notion de mouvement.

P.-N.: Ce programme s’est-il construit autour de la présence de l’accordéoniste Pascal Contet?
J.C.C.:
Nous ne nous connaissions pas et c’est ce festival qui nous a fait nous rencontrer. En fait, nous avons fréquenté les mêmes institutions contemporaines, travaillant tous deux avec Pierre Boulez. Et Pascal Contet a le grand mérite d’avoir donné à son instrument des possibilités d’ouverture qu’on ne connaissait pas à l’accordéon.

P.-N.: A propos d’ouverture, vous dîtes souvent que votre mission est de «porter la musique partout où elle peut être reçue». C’est à dire de la rendre populaire. Quelle est votre définition de cette notion?
J.C.C.:
L’idée avec l’orchestre national de Lille était de bâtir un grand projet musical et de la faire partager à tous, du spectateur mélomane au plus défavorisé, sans concession sur la qualité. Nous avons débuté avec des moyens presque inexistants pour parvenir à entrer dans le quotidien des gens et démontrer, avec la complicité des musiciens, qu’on n’a pas fini d’explorer les effets bénéfiques de la musique. A Lille et dans la région, les enfants suivent les répétitions de l’orchestre, des musiciens parrainent des élèves. Beaucoup ainsi ont vu leur vie se transformer. Nous travaillons ainsi depuis 26 ans et le public s’est construit progressivement. Un projet comme celui-ci n’est viable que dans la durée.

P.-N.: Avec l’orchestre national de Lille, vous avez été des premiers à jouer dans des lycées, des usines, des prisons. Que retenez-vous de ces concerts forcément particuliers?
J.C.C.:
Faire des concerts dans des usines ou des prisons n’est valable que parce que nous avons aussi la reconnaissance des lieux prestigieux fréquentés par de grands mélomanes. Il était aussi important pour notre projet que le public du Nord ait une certaine fierté de voir son orchestre invité dans des ces lieux prestigieux.

P.-N.: Si la musique a tant besoin d’être portée, est-ce qu’elle n’est pas assez enseignée aux enfants?
J.C.C.:
Notre réussite est sans doute d’avoir réussi rendre la musique partie prenante de l’éducation en travaillant avec des enseignants. Pour que cela fonctionne, il faut aller vers les gens, vers ceux qui s’impliquent dans la pédagogie. Il y a aussi les parents de ces enfants qui eux aussi ont suivi l’orchestre quand ils avaient 8 ans…

P.-N.: Cela a fait de vous un «musicien humaniste»…
J.C.C.:
Ma conviction est surtout qu’il faut apporter plus d’attention à la part d’humanité contenue dans l’art. Regardez par exemple: il n’y a plus d’émissions musicales à la télévision. C’est un signe. Et je crois que notre métier dépend de la façon dont il sera intégré à notre société. Je ne suis pas forcément optimiste sur l’avenir de notre métier. Et je me demande si notre époque se prête à la concentration nécessaire pour écouter de la musique.

P.-N.: Avez-vous déjà pensé quitter cet orchestre?
J.C.C.:
J’ai eu des propositions mais je ne quitterai pas Lille. Pendant dix ans, je me suis consacré à ce projet, refusant toute proposition extérieure. Aujourd’hui, je mène en parallèle une vie d’artiste invité. Après les concerts d’Octobre en Normandie, je pars en Amérique diriger l’orchestre de Philadelphie. J’étais à Saint-Pétersbourg, je doit aller au Japon. Je ne peux m’en aller alors que je commence à récolter le fruit de tout ce travail. Et puis, je ne me verrais recommencer ailleurs un tel projet.

Propos recueillis par PASCALE BERTRAND

Samedi 13 octobre forum Fnac à 14h 30 au Volcan suivi d'une répétition publique de 17 h 30 à 18 h 30. Concert à 20h30 au Volcan. LeHavre.
Dimanche 14 octobre à 16 h au théâtre des Arts. Rouen.
Tél.: 02.32.10.87.07.

Orchestre national de Lille
Direction, Jean-Claude Casadesus. Accordéon: Pascal Contet.
Berlioz: Le Corsaire ouverture op. 21. Nordheim: Spur pour accordéon et orchestre. Dutilleux: Métaboles. Debussy: Le Mer, trois esquisses symphoniques.


Cent musiciens pour cent-vingt concerts par an et déjà vingt-cinq enregistrements :
l’orchestre national de Lille est aussi devenu ambassadeur de la musique française à l’étranger.

Le programme
Les articles
Les photos
Partagez...
Retour Une de Paris-Normandie